Les dérives du tourisme « responsable » et « durable »

C’est au cours d’un échange avec l’un des enseignants-chercheurs les plus en pointe en matière de tourisme et loisirs de plein air que celui-ci évoqua ce terme de « dérives ».

Et effectivement, c’est bien de cela qu’il s’agit. Il y a douze ans que je les dénonce dans mes différents écrits, et pourtant, je n’avais jamais évoqué ce mot… 

Peut-être parce que chacun des articles ou textes publiés faisait référence non pas à l’ensemble du secteur, mais à des thématiques ou problématiques particulières : la labellisation, la compensation carbone, les « awards », l’emploi de personnel non qualifié, l’abandon de territoires à chaque nouvelle crise, la concurrence engendrant standardisation et sous-traitance, les délocalisations de tâches, etc.

 

Cependant, aujourd’hui, la première des dérives se trouve être la mainmise sur la communication que se sont octroyées quelques entités plus ou moins liées à divers intérêts économiques.

État de fait qui dure déjà depuis une dizaine d’années mais qui s’est largement amplifié depuis peu, avec, en outre, le musellement des commentaires sur le Net. 

Tourmag a même établi une règle : ne pas publier tout commentaire, y compris étayé d’arguments scientifiques, qui pourrait assombrir l’image des acteurs du greenwahing régulièrement mis en avant dans ses colonnes.

Le site Voyageons Autrement vient de procéder de la même manière avec l’un de mes commentaires posté à propos de cet article : http://www.voyageons-autrement.com/grands-chantiers-et-contribution-planete

« À toute chose malheur est bon » étant mon proverbe préféré, voici donc  l’occasion de décrypter quelques unes de ces dérives… avec (ou grâce à) ces deux articles parus à quelques jours d’intervalle.

Voici le second : http://www.voyageons-autrement.com/ponant-ou-la-croisiere-durable

Une interview de Jean-François Rial à propos de la compensation carbone

Dans le premier de ces articles qui relate une interview de Monsieur Jean-François Rial, président-directeur général du voyagiste, il est fait l’éloge de la compensation carbone :

« Avec mes équipes, nous avons eu l’idée d’une Contribution Planète, concrètement : absorber les émissions carbones que l’on émet en prenant l’avion en plantant des arbres et annuler ainsi à 100% les effets négatifs du CO2. À cette fin, nous plantons d’ores et déjà 4 000  arbres par jour dans l’ensemble du groupe, ce qui nous permet d’absorber l’équivalent carbone que nous émettons.

J’ai publié en ce sens une tribune dans le Monde en mars dernier et peu à peu, l’ensemble de la profession m’a suivi ».

Par conséquent, tout est très simple : L’ensemble du groupe faisant voyager 150 000 personnes par an génère des émissions de CO2, mais peu importe, VDM compense en plantant des arbres !

L’Association ATR (Agir pour un Tourisme Responsable ne dit rien d’autre. Parlant de ses voyagistes membres, elle affirme :

« Certains vont jusqu’à compenser une partie des émissions carbone de leurs clients, à travers les actions de l’association Insolites Bâtisseurs pour les entreprises du groupe Voyageurs (du monde), ou celles de MicroSol qui travaille avec Double Sens sur le bon sens carbone ».

À savoir :

« la fondation Insolite Bâtisseur, est un organisme totalement dépendant des membres adhérents à ATR, puisque son gérant, Philippe Romero, n’est autre qu’un ami du directeur de Voyageurs du Monde, ex Directeur Général adjoint de ce voyagiste, qui a été pendant 25 ans l’un des piliers de l’entreprise…, et que Voyageurs du Monde est aujourd’hui l’un des principaux membres d’ATR ».

 

Décryptage : Planter des arbres est  symbolique. L’acte est bien perçu par le grand public.

À l’heure de la déforestation massive de la planète au Brésil, en Bolivie ou en Colombie, cela semble utile…

Et pourtant, tous les scientifiques s’accordent pour dire qu’il vaudrait bien mieux s’employer à empêcher la déforestation.

Voici leur avis sur le sujet :

« La plantation d’arbres peut être justifiée si les forêts plantées sont assurées de vivre au moins cent ans ; Au vu du rythme actuel de la déforestation, et des interférences politico-économiques qu’elle génère, on peut considérer qu’il est peu d’endroits au monde où l’on soit assuré de la pérennité d’une forêt.

Il y a de forte chance que l’arbre se transforme avant terme en bois d’œuvre (palettes jetables, papier, charpente ou meubles, etc.), soit détruit par un incendie, ou ne puisse s’acclimater en raison du dérèglement climatique ».

 

Par conséquent, planter des arbres pour compenser les émissions de CO2 d’un voyagiste et communiquer sur le sujet s’apparente à une belle opération de marketing. On appelle cela le greenwashing dans ce secteur…

 

 

Les compensations utiles, elles, sont de toute autre nature. Voici ce que j’ai écrit (cela n’en constitue qu’une infime partie) en conclusion de l’étude réalisée sur le sujet de la compensation carbone dans mon dernier ouvrage :

« Le financement de programmes de compensation d’émissions de GES devrait se limiter à deux domaines : l’hydraulique et l’efficacité énergétique.

Eux seuls répondent aux critères permettant, au mieux, de s’assurer de la conversion de votre argent en non émission de GES.

Il faut pour cela qu’ils soient certifiés par le mécanisme des MDP ».

 

La plantation d’arbres par Voyageurs du Monde a donc comme unique but celui de convaincre sa clientèle de voyager en bonne conscience sans remettre en question ses choix et pratiques, et de pouvoir continuer à proposer des itinéraires standardisés non pensés pour réduire les émissions de CO2.

 

 La position de l’Association V.V.E, qui est aussi la mienne, est tout autre :

« Mieux vaut limiter que compenser ses émissions, d’où l’importance des programmes commercialisés : quels déplacements engendrent-ils ?

La compensation, volontaire ou obligatoire, n’est pas un passeport pour polluer en toute bonne conscience ; et ne peut permettre l’économie d’une réflexion sur nos modes de consommation des transports.

Ce positionnement repose sur une longue étude d’ordre scientifique, et nos échanges avec Augustin Fragnières ».

 

L’avis de Jean-François Rial à propos du greenwashing, et le mien !

Voici celui de Monsieur Rial : « Il y en a de moins en moins de greenwashing. Les entreprises ne sont pas idiotes et savent que cela peut se retourner contre elles.

En revanche, il y a du gris, des projets qui tombent à côté, des sujets controversés ».

« Du gris » ! Nouveau terme qui désigne quoi ? 

 

Mon avis diverge, évidemment. Le voici donc (il s’agit du texte censuré par Voyageons Autrement).

« Le greenwashing ne s'est jamais si bien porté, malheureusement !

Thomas Cook, TUI, membres d'ATR ! Qui peut croire au sérieux de leurs soi-disant "engagements"? (Lire l’article écrit récemment sur le sujet. )

En revanche, je partage l’affirmation qui stipule que cela discrédite ces structures !

Mais également et surtout ceux qui s'emploient à intégrer dans le giron du tourisme "responsable" les principaux acteurs du surtourisme ».

 

Nous allons en étudier un bel exemple ci-dessous !

 

Des croisières qui seraient durables !

Venons en au second article, dont le titre déjà, me ferait dresser les cheveux droit sur la tête (bien que frisés), si je n’étais accoutumé à ces dérives qui tendent à détourner totalement le mot « durable » de sa simple définition (selon« Tourisme Québec ») :

« Le tourisme durable mène à une gestion intégrée de toutes les ressources, de manière à combler les besoins économiques, sociaux et esthétiques tout en préservant l’intégrité culturelle, les processus écologiques essentiels, la diversité biologique et le milieu vital ».

Dans cet article, Geneviève Clastres « oublie » les chiffres qui fâchent…

Alors dans un souci d’information, nous allons en donner quelques uns, certains provenant de cet excellent article de Reporterre :

https://reporterre.net/Les-paquebots-geants-sont-une-source-geante-de-pollution-marine

Notez également que le vendredi 20 janvier 2017, l’émission télévisée Thalassa diffusait sur FR3 une enquête montrant les coulisses du "rêve" des croisières (« Le prix du rêve »), et que dans mon dernier ouvrage, j’ai publié une étude sur l’envers du décor concernant l’emploi du personnel de bord, et décrit nombre des surfréquentations générées par cette activité….

 

Les croisières : un indéniable succès, mais à quel prix ?

« En 2017, 38 paquebots géants sillonnaient les océans et les mers du monde ».

Certains atteignent ou dépassent les 300 mètres de long.

Royal Caribbean Cruise Line, MSC Croisières ou Carnival Corporation (la maison mère de Costa Croisières) gagnent des fortunes grâce à ces paquebots géants, qui, par leur capacité d’accueil  permettent aux armateurs de casser les prix.

On trouve désormais des tarifs à partir de 400 euros la semaine, ce qui favorise une « démocratisation » de ces séjours, et un afflux de passagers.  

En raison de ce succès, « les compagnies ont commandé une quarantaine de nouveaux navires de plus de 300 mètres. D’ici à 2024, la flotte mondiale de paquebots géants devrait donc doubler, pour passer à 80 unités environ ».

Leur consommation ? 60 tonnes de fioul par jour en moyenne, selon Cédric Rivoire-Perrochat, directeur général de Clia France, l’association mondiale qui représente les compagnies de croisières ».

D’autres sources donnent plutôt 150 tonnes...

Ces navires utilisent un carburant extrêmement polluant : du pétrole quasiment brut contenant environ 3.000 fois plus de soufre que le diesel de nos voitures (dont certaines ne passeront plus le contrôle technique !).

C’est donc ce carburant qui propulsait jusqu’à présent les navires de PONANT, et que la plupart des croisiéristes utilisent toujours… en 2019 !

 

Le Cruise bashing selon Voyageons Autrement

Alors lorsque l’on lit de la plume de Geneviève Clastres ceci : « Ce que l’on sait peu toutefois, c’est que nombre de croisiéristes de luxe sont à la pointe du durable », ou encore « Alors, plutôt que le « Cruise bashing », il serait bon de faire connaitre ces bonnes pratiques afin qu’elles puissent servir à l’ensemble de l’activité marine voire inspirer certains grands hôtels », on croit rêver !

Encore plus lorsque l’on sait de surcroît ceci :

Lorsque les navires sont à quai plus de deux heures, ils ne sont pas autorisés à utiliser ce fioul si polluant mais doivent utiliser un combustible contenant 30 fois moins de soufre ; en dépit de cela les mesures effectuées par France Nature Environnement dans le port de Marseille sont alarmantes : FNE a constaté une concentration en particules ultrafines jusqu’à 20 fois supérieures à la « normale » près du Harmony of the sea qui se trouvait à quai et laissait tourner ses moteurs pour alimenter les groupes électrogènes et les climatiseurs…

 

Des quantités industrielles d’eau et d’énergie consommées

« 1,9 million de litres d’eaux usées et 19 tonnes de déchets solides par jour », c’est ce qu’un navire deux fois moins grand que Harmony of the sea produit chaque jour…

Dans l’article de Voyageons Autrement, il nous est dit que : « Lors des croisières PONANT, la consommation d’eau par passager est cinq fois moins importante que la consommation moyenne d’eau par personne à terre ».

Bon, on n’en saura pas plus… En France c’est 150 litres d’eau / personne et par jour. En vacances, la même personne en consomme le double.

Quoi qu’il en soit, on aurait aimé que la journaliste nous donne les quantités d’eau nécessaires à la fabrication des navires PONANT et de chacun des accessoires présents à bord. Quand on sait qu’un simple Jean nécessite 11 000 litres d’eau, le chiffre risque d’être affolant.

Et qu’a prévu PONANT pour le recyclage de ses bateaux en fin de vie ?

 

Qu’en conclure ?

Que certains croisiéristes s’emploient eux-mêmes à produire leur greenwashing, comme dans cet article paru dans le Quotidien du tourisme. Ce faisant, ils ne convainquent qu’eux-mêmes et leur milieu…

Que d’autres commencent à sous-traiter leur communication.

Enfin, qu’un site incitant à « voyager autrement », est capable de nous « vendre » la croisière de luxe comme étant « durable ».

Et que tout ceci révèle ce qu’est devenue « l’information ». Un outil pour réaliser des bénéfices.

Combien cet article tout droit sorti du bureau « développement durable » de PONANT a-t-il rapporté à Voyageons Autrement ?

Vous avez-là tous les mécanismes du greenwashing, dont la finalité est de « tromper » le voyageur soucieux de réduire son impact sur la planète lors de ses voyages…

Et cela se fait sans que l’État n’intervienne…

Pire, les « Palmes du tourisme durable » qui ont été capables de distinguer le Groupe Barrière (durable ?) et d’être sponsorisées par Costa Croisières en 2018, avaient reçu le soutien (financier ?) du Ministère des Affaires Étrangères, tout comme  la 3ème édition en cours.

Et devinez qui l’on retrouve parmi les sponsors en 2019 ? Bingo ! PONANT !

La boucle est bouclée…

Car vous l’avez compris, tous ces acteurs du greenwashing alimentent mutuellement leurs petites entreprises…

Pendant ce temps, nous en sommes toujours à essayer de convaincre le consommateur « responsable » que de réelles offres pensées pour présenter le moins d’impact sur l’environnement et les sociétés existent…

C’est de celles-là que le Média du voyage durable va continuer à parler… Sans aucune aide extérieure, ni celle de l’État, puisque, pour l'heure ce dernier préfère s'associer aux actions de greenwashing …

 

NB : Certains passages de cet article ont été publiés dans « Tourisme durable – De l’utopie à la réalité », éditions Kalo Taxidi, septembre 2019, dans lequel figurent deux études complètes sur la compensation carbone et l'activité des croisières.

Photographies 2,3, et 4 : ©Jean-Pierre LAMIC

Auteur : 
Jean-Pierre LAMIC

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